Par Myriam Poliquin

Quand on se voit la bette pour la première fois ce matin, tu as ta perceuse à la main et la lèvre inférieure toute orangée. Nous, on a perdu nos mots en chemin, quelque part avant St-Véran, sur la rue principale de Les Molines. Ou peut-être dès les premiers serpentins de la route à flanc de montagne, avec ses vieux tunnels et le précipice sur notre gauche. Ils nous restent à peine des onomatopées pour te conter notre matinée. On a les yeux ronds et les muscles faciaux bien étirés par notre concours de «Oh!», de «Ouf!» et de «Wow!». Il faut définitivement t'y amener demain. On refuse même de te montrer une photo.

Toi, tu perces et sculptes des carottes-flûtes depuis ton réveil, assise au bout de la table, entourée de saladiers remplis d'épluchures. Pendant que tu révises le plan pour ton atelier de l'après-midi, j'étampe ton logo sur des bâtonnets de bois dont tu vas te servir pour bricoler des p'tits rigoleurs avec les enfants : un type de cartes d'affaires qui ne passera pas inaperçu. Ç'a entre dans la catégorie des instruments pour lesquels ma mère arrêtait sur le bord de l'autoroute et nous donnait un ultimatum : « On joue pas d'instruments dans l'auto, sinon je les lance par la fenêtre! »

D’ailleurs, j’me souviens d'une crécelle qui avait pris l'champ comme ça… J'ai une pensée pour celles et ceux qui auront à choisir entre éveil musical et hygiène de l'ouïe.

On installe le kiosque d'Ariane DesLions sur la place publique à l'ombre d'un grand arbre qu'on décore avec tes instruments fabricolés et les cartons colorés qui formaient les pans de ton grand coffre à outils défait la veille. Même les tables mises à ta disposition fittent avec ton concept: de grosses bobines de bois aux dessus peints et des bûches en guise de sièges.

Il vente à écorner les bœufs. Tu me fais comprendre d'un regard que j'suis mieux de taper ma jupe avec ton ruban adhésif coloré si je veux rester debout pour travailler. Simon fait essayer le gougounnophone (gougoune-o-fun) aux petits comme aux grands, alors que je termine d'assembler les p'tits rigoleurs avec des élastiques.  Hormis pour ma séance de maquillage, j'vais avoir passé mon après-midi là-dessus, sans vraiment voir le temps passer.

Il y a un grand attroupement qui se forme autour de toi. Les parents se rapprochent rapidement, intrigués par le «comment» derrière tes bricolages musicaux. Tu laisses tes participantes et participants dans un état d'euphorie.

Avec le spectacle qui suit, le contraste est marquant: une marionnettiste anime des papillons de papier de riz sur une musique de clinique d'acuponcture…

Les Rencontres de la petite enfance se terminent sur une prestation de l'association Octopus. Vincent Savina et Sophie nous dilatent la rate avec leurs personnages, un chauffeur de train introverti et une institutrice tout juste délurée devant le micro, puis avec leur dédicace en québécois et leur chanson du Lion qui t'est offerte.

C'est ce Vincent qui t'avait prêté sa guitare pour les deux spectacles. Quand on lui a remis hier, il n'a pas voulu enlever les dessins que j’avais faits sur des morceaux de tape-à-peinture vert collés dessus. T'as parti une mode!

On passe la demi-heure suivante à décider où on prendra notre bière-récompense.

C'est qu'on ne veut vraiment pas perdre de vue les montagnes, faque au yâble la compagnie douteuse qui viendra avec le bar!

On prend ce temps pour réfléchir aux trois mots qui résument nos journées d'aujourd'hui. La fin de ce chapitre approche; on commence à être sensibles:

«J'vais revenir au Québec vidé, mais rempli en même temps », conclut Simon.

Toutes ces émotions nous ayant rouvert l'appétit, on convient de s'acheter une p'tite pizza pour emporter, histoire de tougher jusqu'au festin de clôture.

Stationnés près d'un rond-point sur le bord de l'autoroute entre Guillestre et Embrun, on fait bien rire nos hôtes qui nous croisent l'une après l'autre en voiture...

Vue sur la forteresse du Mont-Dauphin, la porte du coffre arrière de la Zephira grand' ouverte, on est assis.e.s le dos appuyé sur les valises, la pizz' à nos pieds sur un case de guit', du vin dans des gobelets de plastique qu'on a de la difficulté à tenir...

...nos mains trop pleines de l'envers du décor.